Vendredi 10 février 2012 5 10 /02 /Fév /2012 18:08

Dom Pernety, Dictionnaire portatif de peinture et de sculpture (1757)

[auteur connu aussi pour ses "théories" mystico-occultistes] : 

DETAIL, en termes de Peinture ou de Sculpture, signifie les petites parties d'une figure ou autre objet, comme les paupières, les sourcils, la barbe, le blanc des yeux, la couleur de l'iris, les petits sillons des jointures des doigts, les petites rides d'un visage, etc. Un Peintre et un Graveur ne doivent pas s'amuser à tenir tous ces détails dans les figures [...]. Séduits quelquefois par le plaisir de faire un morceau qui paraisse soigné, ils s'amusent à finir la tête d'une fiigure éloignée ; mais ils prodiguent leurs peines bien mal-à-propos ; puisque l'ouvrage en devient froid, il perd un mérite qui pourrait avoir place ailleurs, il fait une faute contre le dessin et le sens commun. Quelques petits coups touchés artistement forment de jolies têtes, et même des passions, mieux que tous les soins qu'on pourrait prendre de marquer les prunelles, les paupières, les narines, et autres minuties.

 

Musset

« Je me souviens que, regardant un jour un petit tableau de bataille fait avec soin, je me demandais si, dans cette minutie scrupuleuse, il n’y avait pas beaucoup de convention. J’étais choqué de pouvoir compter jusqu’aux boutons des habits des soldats. Ne devrait-on pas, me disais-je, lorsqu’on enferme un grand espace dans une toile si resserrée, laisser supposer au spectateur que ce qu’on lui montre est à distance ? Un paysage, par exemple, ne devrait-il pas toujours être un lointain ? car, autrement, quelle apparence de vérité pour celui qui regarde ? Il lui semble être dans une chambre obscure, et voir la nature à travers un appareil microscopique. Cette réflexion m’est revenue en tête devant les ouvrages de M. Granet. Il n’y a point là de convenu, car ses tableaux veulent être vus à distance, comme s’ils étaient la nature même. Ce sont les seuls qui me fassent clairement comprendre que la réalité puisse être réduite, et que le talent produise l’illusion. »

 

Baudelaire :  

« Qui sait mieux que lui combien il y a de boutons dans chaque uniforme, quelle tournure prend une guêtre ou une chaussure avachie par des étapes nombreuses ; à quel endroit des buffleteries le cuivre des armes dépose son ton vert-de-gris ? Aussi, quel immense public et quelle joie ! Autant de publics qu’il faut de métiers différents pour fabriquer des habits, des shakos, des sabres, des fusils et des canons ! Et toutes ces corporations réunies devant un Horace Vernet par l’amour commun de la gloire ! Quel spectacle ! [...] Ce mot "barbarie", qui est venu peut-être trop souvent sous ma plume, pourrait induire quelques personnes à croire qu’il s’agit ici de quelques dessins informes que l’imagination seule du spectateur sait transformer en choses parfaites. Ce serait mal me comprendre. Je veux parler d’une barbarie inévitable, synthétique, enfantine, qui reste souvent visible dans un art parfait (mexicaine, égyptienne ou ninivite), et qui dérive du besoin de voir les choses grandement, de les considérer surtout dans l’effet de leur ensemble. Il n’est pas superflu d’observer ici que beaucoup de gens ont accusé de barbarie tous les peintres dont le regard est synthétique et abréviateur, par exemple M. Corot, qui s’applique tout d’abord à tracer les lignes principales d’un paysage, son ossature et sa physionomie. [...] Un artiste ayant le sentiment parfait de la forme, mais accoutumé à exercer surtout sa mémoire et son imagination, se trouve alors comme assailli par une émeute de détails, qui tous demandent justice avec la furie d’une foule amoureuse d’égalité absolue. Toute justice se trouve forcément violée ; toute harmonie détruite, sacrifiée; mainte trivialité devient énorme ; mainte petitesse, usurpatrice. Plus l’artiste se penche avec impartialité vers le détail, plus l’anarchie augmente. Qu’il soit myope ou presbyte, toute hiérarchie et toute subordination disparaissent. »

 

 

en prime : Madame Bovary :

quelques descriptions flaubertiennes particulièrement... détaillées... 

 

Le couvre-chef de Charbovari

... le nouveau tenait encore sa casquette sur ses deux genoux. C'était une de ces coiffure d'ordre composite, où l'on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d'expression comme le visage d'un imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, elle commençait par trois boudins circulaires ; puis s'alternaient, séparés par une bande rouge, des losanges de velours et de poils de lapin ; venait ensuite une façon de sac qui se terminait par un polygone cartonné, couvert d'une broderie en soutache compliquée, et d'où pendait, au bout d'un long cordon trop mince, un petit croisillon de fils d'or, en manière de gland. Elle était neuve ; la visière brillait. 

 

Le repas de noces : 

C'était sous le hangar de la charretterie que la table était dressée. Il y avait dessus quatre aloyaux, six fricassées de poulets, du veau à la casserole, trois gigots, et, au milieu, un joli cochon de lait rôti, flanqué de quatre endeuilles à l'oseille. Aux angles, se dressait l'eau-de-vie dans des carafes. Le cidre doux en bouteilles poussait sa mousse épaisse autour des bouchons, et tous les verres, d'avance, avaient été remplis de vin jusqu'au bord. De grands plats de crème jaune, qui flottaient d'eux-mêmes au moindre choc de la table, présentaient, dessinés sur leur surface unie, les chiffres des nouveaux époux en arabesques de nonpareille. On avait été chercher un pâtissier à Yvetot, pour les tourtes et les nougats. Comme il débutait dans le pays, il avait soigné les choses ; et il apporta, lui-même, au dessert, une pièce montée qui fit pousser des cris. A la base, d'abord, c'était un carré de carton bleu figurant un temple avec portiques, colonnades et statuettes de stuc tout autour, dans des niches constellées d'étoiles en papier doré ; puis se tenait au second étage un donjon en gâteau de Savoie, entouré de menues fortifications en angélique, amandes, raisins secs, quartiers d'oranges ; et enfin, sur la plate-forme supérieure, qui était une prairie verte où il y avait des rochers avec des lacs de confitures et des bateaux en écales de noisettes, on voyait un petit Amour, se balançant à une escarpolette de chocolat, dont les deux poteaux étaient terminés par deux boutons de rose naturels, en guise de boules, au sommet. 

 

Passage coupé de Madame Bovary : la visite des enfants Homais, avec le cadeau... 

...  (ils apportaient) ... 

l'incroyable cadeau du médecin, qu'avaient acheté de compagnie le percepteur et le marchand d'étoffes. 

Sur sa prière, en effet, ces deux messieurs s'étaient ensemble transportés à Rouen et répétant dans toutes les boutiques leur invariable  phrase : - « Nous voudrions pour une personne qui a de la reconnaissance envers quelqu'un, quelque chose de joli, » Ils avaient fini par découvrir une curiosité qui coûta cinquante écus et qui ne valait pas trois liards. 

C'était une manière de disque en bois, garni de grelots tout autour et sur lequel quantité de petits bonshommes parmi des maisonnettes peintes en rouge, s'occupaient à des professions différentes.

L'ensemble représentait une ville. La cathédrale au milieu, était ornée sous son portique, de personnages en verre filé qui se pressaient pour un batême. Plus loin, un âne à poil de lapin portait dans des cacolets, des noyaux de prunes en guise de cantalous  et sous les tentes de la poissonnerie, des saumons de plâtre avec leurs rougeurs à la gueule ressemblaient à des cigares en chocolat. On voyait un vendeur de moutarde brouettant son tonneau et un charcutier qui ouvrait un cochon - puis des arbres frisés comme des perruques et  dans une confusion de couleurs, bleues, blanches, grises, dans un pèle-mêle  de lignes disgracieuses et de positions impossibles, des veaux, des chevaux, des charettes, des laitières; car il y en avait pour tous les goûts pour  tous  les  sexes. Ainsi  quatre  soldats  à  Panache  entouraient un obusier,  tandis que  des blanchisseuses  lavaient  du linge  absent dans  un bassin  sans eau,  - où  s'accumulait  d'ailleurs  toute la poussière  de ce hideux édifice; - et s'il n'était pas des plus neufs, c'est qu'on ne fabriquait  point  souvent  de  pareilles choses.  Celle-là  même affirmait le marchand, avait été autrefois, destinée au Roi-de-Rome 

L'apothicaire en fut  si enthousiasmé  qu'il  la  plaça dans son salon ;  et  il la montrait  aux personnes  qui venaient  à la pharmacie,  en s'écriant  invariablement : « Moi  je trouve que c'est un morceau digne d'être dédié à un musée ! » 

Ce  merveilleux  joujou  ne  tarda  pas  cependant,  à produire  du  trouble  dans  la  famille  Homais.  D'abord  les enfans le manièrent tellement,  que toute la peinture  s'en alla. Puis s'ennuyant  de le contempler en commun,  chacun voulut accaparer pour lui seul,  ce qu'il jugeait  être  à sa convenance. Mais la colle forte,  qui se moulait  comme des bottines sur les jambes des bonshommes et qui montait comme une lave contre le mur des maisons,  ne permit pas  d'arracher  une seule pièce sans endommager  toutes les autres.  Napoléon  en s'emparant des militaires  cassa  complètement  la  cathédrale  ce  qui  fit pleurer Athalie  et Franklin  détruisit  exprès  les basses cours pour se venger d'Irma qui en versant de l'eau dans la fontaine, avait abîmé la peau de l'âne. 

 

 

 

Salammbô : la machine de guerre : 

Un craquement épouvantable se rapprochait, mêlé au rythme de voix rauques qui chantaient en cadence.

C’était la grande hélépole, entourée par une foule de soldats. Ils la tiraient à deux mains, halaient avec des cordes et poussaient de l’épaule ; — car le talus, montant de la plaine sur la terre, bien qu’il fût extrêmement doux, se trouvait impraticable pour des machines d’un poids prodigieux. Elle avait cependant huit roues cerclées de fer, et depuis le matin elle avançait ainsi, lentement, pareille à une montagne qui se fût élevée sur une autre. Puis il sortit de sa base un immense bélier ; le long des trois faces regardant la ville les portes s’abattirent, et dans l’intérieur apparurent, comme des colonnes de fer, des soldats cuirassés. On en voyait qui grimpaient et descendaient les deux escaliers traversant ses étages. Quelques-uns attendaient pour s’élancer que les crampons des portes touchassent le mur ; au milieu de la plate-forme supérieure, les chevaux des balistes tournaient, et le grand timon de la catapulte s’abaissait.

Hamilcar était, à ce moment-là, debout sur le toit de Melkarth. Il avait jugé qu’elle devait venir directement vers lui, contre l’endroit de la muraille le plus invulnérable, et, à cause de cela même, dégarni de sentinelles. Depuis longtemps déjà ses esclaves apportaient des outres sur le chemin de ronde, où ils avaient élevé, avec de l’argile, deux cloisons transversales formant une sorte de bassin. L’eau coulait insensiblement sur la terrasse, et Hamilcar, chose extraordinaire, ne semblait point s’en inquiéter.

Mais, quand l’hélépole fut à trente pas environ, il commanda d’établir des planches par-dessus les rues, entre les maisons, depuis les citernes jusqu’au rempart ; et des gens à la file se passaient, de main en main, des casques et des amphores qu’ils vidaient continuellement. Les Carthaginois cependant s’indignaient de cette eau perdue. Le bélier démolissait la muraille ; tout à coup, une fontaine s’échappa des pierres disjointes. Alors la haute masse d’airain, à neuf étages et qui contenait et occupait plus de trois mille soldats, commença doucement à osciller comme un navire. En effet, l’eau pénétrant la terrasse avait devant elle effondré le chemin ; ses roues s’embourbèrent ; au premier étage, entre des rideaux de cuir, la tête de Spendius apparut soufflant à pleines joues dans un cornet d’ivoire. La grande machine, comme soulevée convulsivement, avança de dix pas peut-être ; mais le terrain de plus en plus s’amollissait, la fange gagnait les essieux et l’hélépole s’arrêta en penchant effroyablement d’un seul côté. La catapulte roula jusqu’au bord de la plate-forme ; et, emportée par la charge de son timon, elle tomba, fracassant sous elle les étages inférieurs. Les soldats, debout sur les portes, glissèrent dans l’abîme, ou bien ils se retenaient à l’extrémité des longues poutres, et augmentaient, par leur poids, l’inclinaison de l’hélépole - qui se démembrait en craquant dans toutes ses jointures.

 

 

Par M. Philippon
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