Les lignes qui suivent ne sont pas un modèle magistral, mais un exemple de ce qu'on peut attendre d'un étudiant dans le cadre restreint d'une ou deux pages.
L'émulation est une notion psychologique. Elle ne pose guère de
problème dans le domaine sportif : si la compétition et la victoire y sont le but (ce qui n’est pas sûr, mais est fréquent), l'émulation y prépare tout naturellement. Mais dans le domaine
pédagogique, son statut est ambigu. Comme elle fait intervenir des affects puissants, elle dynamise certes le désir de savoir, mais en faisant intervenir comme moteur le désir de supériorité.
Pour reprendre la terminologie augustinienne, elle soumet paradoxalement la libido sciendi à une forme de libido dominandi. Apprendre, s'instruire, s'éduquer, devraient consister à se dépasser
plus qu'à dépasser autrui, à devenir ce que l'on est plus qu'à vaincre ses semblables. Comment démêler le désir intime de savoir du désir social de se singulariser ? Comment stimuler les
capacités sans contaminer le sujet par la rivalité, la concurrence, voire le carriérisme et la haine ?
Et pourtant, hormis quelques esprits spontanément avides de savoir, comme l’était par exemple le
jeune Descartes, les hommes sont ainsi faits que les buts purs ne sont guère attrayants s'ils ne sont associés à quelque motivation empirique, à quelque puissant ressort psychologique
(narcissisme ou orgueil). C'est ainsi que Malebranche disait que les idées pures ne nous meuvent pas, si l'on n'y associe un sentiment. L'ivresse du trophée est chose fort impure ; mais, disait
Kant (soucieux pourtant de pureté), sans rivalité, les capacités resteraient en friche, de même que les arbres dispersés sont petits et rabougris, et que les arbres pressés dans une forêt sont
contraints de croître pour trouver, au-dessus des autres, l'air qui leur est nécessaire, devenant ainsi de magnifiques fûts. "A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire" : qui trouve une
faible concurrence n'aura guère à s'efforcer pour l'emporter sur autrui ; son autosatisfaction sera aisément gagnée. Mais il n'ira guère plus loin dans le développement de soi.
Entre la noble et rare pureté du désir de savoir, et l'obtention de résultats massifs au moyen de
passions suspectes, il n'y a pas de commune mesure. Il faut choisir, semble-t-il, entre pureté et efficacité. Le meilleur exemple de cette exigence de pureté qui révoque toute émulation est
certainement Rousseau : Emile doit être solitaire, il ne doit jamais se comparer, ni chercher à dépasser quiconque. Instiller en lui le poison de la comparaison serait une corruption bien plus
dommageable que pourraient être positifs les savoirs et compétences ainsi acquis.
Il y a donc une contradiction entre la théorie d'un homme désirant le savoir pour le savoir, et
la pratique d'un homme désirant briller, voire écraser, au moyen du savoir.
À moins que l'on puisse opérer, par le biais du temps, une transmutation, un dépassement
dialectique par lequel les mauvais sentiments seraient les fourriers des bons. On pourrait alors penser que l'émulation commence par faire travailler pour des mobiles "pathologiques", mais que
cette attitude est, à terme, initiation à ce que le savoir, la culture, etc. sont désirables en eux-mêmes. Ce serait un optimisme, un pari peut-être un peu risqué, comme toute dialectique qui
suppose que l'inférieur doit se convertir en supérieur.
Valéry
SINISTRE
(in Mélange)
Quelle heure cogne aux membres de la coque
Ce grand coup d'ombre où craque notre sort ?
Quelle puissance impalpable entrechoque
Dans nos agrès des ossements de mort ?
Sur l'avant nu, l'écroulement des trombes
Lave l'odeur de la vie et du vin :
La mer élève et recreuse des tombes,
La même eau creuse et comble le ravin.
Homme hideux, en qui le cœur chavire,
Ivrogne étrange égaré sur la mer
Dont la nausée attachée au navire
Arrache à l'âme un désir de l'enfer,
Homme total, je tremble et je calcule,
Cerveau trop clair, capable du moment
Où, dans un phénomène minuscule,
Le temps se brise ainsi qu'un instrument...
Maudit soit-il le porc qui t'a gréée,
Arche pourrie en qui grouille le lest !
Dans tes fonds noirs, toute chose créée
Bat ton bois mort en dérive vers l'Est...
L'abîme et moi formons une machine
Qui jongle avec des souvenirs épars :
Je vois ma mère et mes tasses de Chine,
La putain grasse au seuil fauve des bars ;
Je vois le Christ amarré sur la vergue !...
Il danse à mort, sombrant avec les siens ;
Son œil sanglant m'éclaire cet exergue :
UN GRAND NAVIRE A PÉRI CORPS ET BIENS !...
Hugo
La Légende des Siècles
En marge des derniers vers du Lion d'Androclès, note à l'encre rouge (28 fév. 1854) :
« ... constatation d'un phénomène étrange, auquel j'ai assisté plusieurs fois. c'est le phénomène du trépied antique. Une table à trois
pieds dicte des vers par des frappements, et des strophes sortent de l'ombre. Il va sans dire que jamais je n'ai mêlé à mes vers un seul de ces vers venus du mystère. Je les ai toujours
religieusement laissés à l'Inconnu, qui en est l'unique auteur ; je n'en ai même pas admis le reflet ; j'en ai écarté jusqu'à l'influence. Le travail du cerveau humain doit rester à part et ne
rien emprunter aux phénomènes.
Les manifestations extérieures sont un fait et les créations intérieures de la pensée en sont un autre ; la muraille qui sépare les deux
faits doit être maintenue, dans l'intérêt de l'observation et de la science. On ne doit lui faire aucune brèche. A côté de la science qui le défend, on sent aussi la religion, la grande, la
vraie, l'obscure et la certaine, qui l'interdit. Cest donc, je le répète, autant par conscience religieuse que par conscience littéraire, c'est par respect pour ce phénomène même, que je m'en
suis isolé, ayant pour loi de n'admettre aucun mélange dans mon inspiration et voulant maintenir mon œuvre, telle qu'elle est, absolument mienne et personnelle.
V. H. »
(Pléiade pp. 1165-1166)
« Il faut observer aussitôt qu‘en poésie, depuis Baudelaire, la découverte d‘un nouveau langage (ou d‘un frisson nouveau) n’a plus pour seule condition la mise au point d‘un savoir faire original : la création suppose une révolution accomplie, non plus seulement dans l‘univers des formes et des techniques, mais d‘abord dans le vif du destin personnel. Seuls des termes métaphoriques - sacrifice, suicide, conversion - peuvent en rendre compte. C‘est dans le tourment et dans l‘holocauste intérieurs que le poète abolit sa première parole, réduit le monde au silence, pour le retrouver dans un langage régénéré. (...) Le passage à ce degré second, qui paraîtra d’abord celui d‘une existence impersonnelle, rend caduc tout souci d’expressivité immédiate. Le poème ne peut plus être une pièce d’éloquence versifiée ou un chuchotement confidentiel, liés à un moi ingénu et borné. La création ne se distingue pas désormais du mouvement par lequel la personne du poète se déprend et se transmue : le poème « moderne » est souvent l‘histoire et la célébration de son propre avènement, qui est du même coup l’accession du poète à la vraie vie . »
Jean Starobinski. Préface aux Noces de Pierre-Jean Jouve