Vendredi 28 novembre 2008 5 28 /11 /Nov /2008 18:50

Barbey d'Aurevilly par Emile Lévy
Par M. Philippon
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Jeudi 27 novembre 2008 4 27 /11 /Nov /2008 19:12

          Les lignes qui suivent ne sont pas un modèle magistral, mais un exemple de ce qu'on peut attendre d'un étudiant dans le cadre restreint d'une ou deux pages.



L'émulation


          L'émulation est une notion psychologique. Elle ne pose guère de problème dans le domaine sportif : si la compétition et la victoire y sont le but (ce qui n’est pas sûr, mais est fréquent), l'émulation y prépare tout naturellement. Mais dans le domaine pédagogique, son statut est ambigu. Comme elle fait intervenir des affects puissants, elle dynamise certes le désir de savoir, mais en faisant intervenir comme moteur le désir de supériorité. Pour reprendre la terminologie augustinienne, elle soumet paradoxalement la libido sciendi à une forme de libido dominandi. Apprendre, s'instruire, s'éduquer, devraient consister à se dépasser plus qu'à dépasser autrui, à devenir ce que l'on est plus qu'à vaincre ses semblables. Comment démêler le désir intime de savoir du désir social de se singulariser ? Comment stimuler les capacités sans contaminer le sujet par la rivalité, la concurrence, voire le carriérisme et la haine ?

          Et pourtant, hormis quelques esprits spontanément avides de savoir, comme l’était par exemple le jeune Descartes, les hommes sont ainsi faits que les buts purs ne sont guère attrayants s'ils ne sont associés à quelque motivation empirique, à quelque puissant ressort psychologique (narcissisme ou orgueil). C'est ainsi que Malebranche disait que les idées pures ne nous meuvent pas, si l'on n'y associe un sentiment. L'ivresse du trophée est chose fort impure ; mais, disait Kant (soucieux pourtant de pureté), sans rivalité, les capacités resteraient en friche, de même que les arbres dispersés sont petits et rabougris, et que les arbres pressés dans une forêt sont contraints de croître pour trouver, au-dessus des autres, l'air qui leur est nécessaire, devenant ainsi de magnifiques fûts. "A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire" : qui trouve une faible concurrence n'aura guère à s'efforcer pour l'emporter sur autrui ; son autosatisfaction sera aisément gagnée. Mais il n'ira guère plus loin dans le développement de soi.

          Entre la noble et rare pureté du désir de savoir, et l'obtention de résultats massifs au moyen de passions suspectes, il n'y a pas de commune mesure. Il faut choisir, semble-t-il, entre pureté et efficacité. Le meilleur exemple de cette exigence de pureté qui révoque toute émulation est certainement Rousseau : Emile doit être solitaire, il ne doit jamais se comparer, ni chercher à dépasser quiconque. Instiller en lui le poison de la comparaison serait une corruption bien plus dommageable que pourraient être positifs les savoirs et compétences ainsi acquis.

          Il y a donc une contradiction entre la théorie d'un homme désirant le savoir pour le savoir, et la pratique d'un homme désirant briller, voire écraser, au moyen du savoir.

          À moins que l'on puisse opérer, par le biais du temps, une transmutation, un dépassement dialectique par lequel les mauvais sentiments seraient les fourriers des bons. On pourrait alors penser que l'émulation commence par faire travailler pour des mobiles "pathologiques", mais que cette attitude est, à terme, initiation à ce que le savoir, la culture, etc. sont désirables en eux-mêmes. Ce serait un optimisme, un pari peut-être un peu risqué, comme toute dialectique qui suppose que l'inférieur doit se convertir en supérieur.




Par M. Philippon
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Mercredi 26 novembre 2008 3 26 /11 /Nov /2008 12:10

Valéry

SINISTRE 

(in Mélange)


Quelle heure cogne aux membres de la coque
Ce grand coup d'ombre où craque notre sort ?
Quelle puissance impalpable entrechoque
Dans nos agrès des ossements de mort ?

Sur l'avant nu, l'écroulement des trombes
Lave l'odeur de la vie et du vin :
La mer élève et recreuse des tombes,
La même eau creuse et comble le ravin.

Homme hideux, en qui le cœur chavire,
Ivrogne étrange égaré sur la mer
Dont la nausée attachée au navire
Arrache à l'âme un désir de l'enfer,

Homme total, je tremble et je calcule,
Cerveau trop clair, capable du moment
Où, dans un phénomène minuscule,
Le temps se brise ainsi qu'un instrument...

Maudit soit-il le porc qui t'a gréée,
Arche pourrie en qui grouille le lest !
Dans tes fonds noirs, toute chose créée
Bat ton bois mort en dérive vers l'Est...

L'abîme et moi formons une machine
Qui jongle avec des souvenirs épars :
Je vois ma mère et mes tasses de Chine,
La putain grasse au seuil fauve des bars ;

Je vois le Christ amarré sur la vergue !...
Il danse à mort, sombrant avec les siens ;
Son œil sanglant m'éclaire cet exergue :
UN GRAND NAVIRE A PÉRI CORPS ET BIENS !...

Par M. Philippon
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Mercredi 26 novembre 2008 3 26 /11 /Nov /2008 12:06

Hugo
La Légende des Siècles
En marge des derniers vers du Lion d'Androclès, note à l'encre rouge (28 fév. 1854) :


          « ... constatation d'un phénomène étrange, auquel j'ai assisté plusieurs fois. c'est le phénomène du trépied antique. Une table à trois pieds dicte des vers par des frappements, et des strophes sortent de l'ombre. Il va sans dire que jamais je n'ai mêlé à mes vers un seul de ces vers venus du mystère. Je les ai toujours religieusement laissés à l'Inconnu, qui en est l'unique auteur ; je n'en ai même pas admis le reflet ; j'en ai écarté jusqu'à l'influence. Le travail du cerveau humain doit rester à part et ne rien emprunter aux phénomènes.
          Les manifestations extérieures sont un fait et les créations intérieures de la pensée en sont un autre ; la muraille qui sépare les deux faits doit être maintenue, dans l'intérêt de l'observation et de la science. On ne doit lui faire aucune brèche. A côté de la science qui le défend, on sent aussi la religion, la grande, la vraie, l'obscure et la certaine, qui l'interdit. Cest donc, je le répète, autant par conscience religieuse que par conscience littéraire, c'est par respect pour ce phénomène même, que je m'en suis isolé, ayant pour loi de n'admettre aucun mélange dans mon inspiration et voulant maintenir mon œuvre, telle qu'elle est, absolument mienne et personnelle.

          V. H. »


(Pléiade pp. 1165-1166)

Par M. Philippon
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Mardi 18 novembre 2008 2 18 /11 /Nov /2008 17:39
L'incomparable Robert de Montesquiou, par Boldini
(image prise sur Wikipédia, libre de droits)


Par M. Philippon
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Mardi 18 novembre 2008 2 18 /11 /Nov /2008 16:27

« Il faut observer aussitôt qu‘en poésie, depuis Baudelaire, la découverte d‘un nouveau langage (ou d‘un frisson nouveau) n’a plus pour seule condition la mise au point d‘un savoir faire original : la création suppose une révolution accomplie, non plus seulement dans l‘univers des formes et des techniques, mais d‘abord dans le vif du destin personnel. Seuls des termes métaphoriques - sacrifice, suicide, conversion - peuvent en rendre compte. C‘est dans le tourment et dans l‘holocauste intérieurs que le poète abolit sa première parole, réduit le monde au silence, pour le retrouver dans un langage régénéré. (...) Le passage à ce degré second, qui paraîtra d’abord celui d‘une existence impersonnelle, rend caduc tout souci d’expressivité immédiate. Le poème ne peut plus être une pièce d’éloquence versifiée ou un chuchotement confidentiel, liés à un moi ingénu et borné. La création ne se distingue pas désormais du mouvement par lequel la personne du poète se déprend et se transmue : le poème « moderne » est souvent l‘histoire et la célébration de son propre avènement, qui est du même coup l’accession du poète à la vraie vie . »

Jean Starobinski. Préface aux Noces de Pierre-Jean Jouve


Par M. Philippon
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Mardi 18 novembre 2008 2 18 /11 /Nov /2008 16:13
          Proust : CG Pl. t. 2 p. 327 : « Il y eut un temps où on reconnaissait bien les choses quand c'était Fromentin qui les peignait et où on ne les reconnaissait plus quand c'était Renoir. Les gens de goût nous disent aujourd'hui que Renoir est un grand peintre du XVIII° siècle. Mais en disant cela ils oublient le Temps et qu'il en a fallu beaucoup, même en plein XIX°, pour que Renoir fût salué grand artiste. Pour réussir à être ainsi reconnus, le peintre original, l'artiste original procèdent à la façon des oculistes. Le traitement par leur peinture, par leur prose, n'est pas toujours agréable. Quand il est terminé, le praticien nous dit : Maintenant, regardez. Et voici que le monde (qui n'a pas été créé une fois, mais aussi souvent qu'un artiste original est survenu) nous apparaît entièrement différent de l'ancien, mais parfaitement clair. Des femmes passent dans la rue, différentes de celles d'autrefois, puisque ce sont des Renoir, ces Renoir où nous nous refusions jadis à voir des femmes. Les voitures aussi sont des Renoir, et l'eau, et le ciel : nous avons envie de nous promener dans la forêt pareille à celle qui, le premier jour, nous semblait tout excepté une forêt, et par exemple une tapisserie aux nuances nombreuses mais où manquaient justement les nuances propres aux forêts. Tel est l'univers nouveau et périssable qui vient d'être créé. Il durera jusqu'à la prochaine catastrophe géologique que déchaîneront un nouveau peintre ou un nouvel écrivain originaux.»
          Proust (à propos de Morand, nov. 1920), CSB Pléiade p. 615 : « La vérité [...] c'est que de temps en temps, il survient un nouvel écrivain original [...]. Ce nouvel écrivain est généralement assez fatigant à lire et difficile à comprendre parce qu'il unit les choses par des rapports nouveaux. On suit bien jusqu'à la première moitié de la phrase, mais là, on retombe. Et on sent que c'est seulement parce que le nouvel écrivain est plus agile que nous. Or il advient des écrivains originaux comme des peintres originaux. Quand Renoir commença de peindre, on ne connaissait pas les choses qu’il montrait. Il est facile de dire aujourd’hui que c’est un peintre du XVIII° siècle. Mais on omet, en disant cela, le facteur temps, et qu’il en a fallu beaucoup, même en plein XIX°, pour que Renoir fût reconnu grand artiste. Pour y réussir, le peintre original, l’écrivain original, procèdent à la façon des oculistes. Le traitement — par leur peinture, leur littérature — n’est pas toujours agréable. Quand il est fini, ils nous disent : Maintenant regardez. Et voici que le monde, qui n’a pas été créé une fois, mais l’est aussi souvent que survient un nouvel artiste, nous apparaît — si différent de l’ancien— parfaitement clair. Nous adorons les femmes de Renoir, Morand ou Giraudoux, dans lesquelles , avant le traitement, nous nous refusions à voir des femmes. Et nous avons envie de nous promener dans la forêt qui nous avait semblé, le premier jour, tout, excepté une forêt, et par exemple, une tapisserie de mille nuances où manqueraient justement les nuances des forêts. Tel est l'univers périssable et nouveau que crée l'artiste et qui durera jusqu'à ce qu'un nouveau survienne».
          Daudet (Léon)  : Fantômes et vivants (1914), coll. Bouquins pp. 26-27 : « C'est un art étrange que la peinture où toute nouveauté, plus violemment encore qu'en musique, étonne, rebute, irrite non seulement le public, mais la plupart des amateurs, des critiques et des marchands de tableaux. Puis, au bout de quelques années, les choses se tassent, les œuvres contestées ou raillées prennent leur place et leur rang et quelquefois se muent en chefs-d'œuvre. Ce fut le cas de l'Olympia de Manet, de la Femme en blanc de Whistler, des premières toiles de Renoir, des Monet, des Sisley du début, des premiers dessins de Forain, des premiers bustes de Rodin. L'œil humain, que surprend désagréablement toute modification dans les lignes ou les contours conventionnels, réagit en général par la rébellion. Les gens croient que l'innovateur - lequel n'est souvent qu'un continuateur incompris - se moque d'eux. Seuls quelques très rares esprits, défendus par un goût naturel, aiguisés par la fréquentation des musées et des belles choses, se soustraient à ce réflexe banal. Généralement, dans les premiers temps, une toile sincère paraît laide, une vision originale paraît offensante. [...] Aujourd'hui, ces tableaux alors dédaignés sont hors de prix et il n'est plus un philistin qui ose avouer en public son antipathie pour Renoir, Monet ou Rodin. On ne voit plus, on ne comprend plus la raison de tant de colères ».
          Lhote (André) (né à Bordeaux): Lettre du 13 juillet 1920, à Gabriel Frizeau,  cité par R. Coustet in « Solitude et Clairvoyance d'un Collectionneur bordelais, G. Frizeau » (Gazette des Beaux-Arts, mai-juin 1988 p. 330 b) : « Vous êtes victime de votre isolement dans l'époque actuelle. Vous êtes prisonnier d'une vieille formule, de vos véritables amis : Gauguin, Redon, Lacoste, qui ont accaparé votre sensibilité. De plus, vous vivez retiré, impuissant à renouveler un fond de sensibilité et un sol d'idées que vous imaginez valables en notre époque de renouvellement total. Vous êtes l'homme d'une seule révolution. Vous avez fait la vôtre à une certaine heure et un certain manque d'humilité vous fait imaginer qu'il n'est plus besoin d'en faire d'autre et que ce qui était suffisant pour expliquer l'art d'une époque peut être suffisant pour expliquer l'art d'une nouvelle époque, au regard de laquelle celle qui précède est déjà antédiluvienne. »
Par M. Philippon
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Lundi 17 novembre 2008 1 17 /11 /Nov /2008 18:57
A l'adresse

http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article64

se trouve un article dont toute la première moitié correspond à des thèmes évoqués lors du cours du jeudi 13 novembre.
Le paragraphe qui suit, sur la création des vérités éternelles, commence bien, mais finit de façon insatisfaisante (puisque, Dieu étant la stabilité même, ses décrets ne peuvent changer). Mais je n'ai pas traité de cet aspect, moins directement lié à notre thème.
Par M. Philippon
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Lundi 17 novembre 2008 1 17 /11 /Nov /2008 16:01
Bacon : Novum Organum I § 95 :
"Les philosophes qui se sont mêlés de traiter des sciences se partageaient en deux classes, savoir : les empiriques et les dogmatiques. L'empirique, semblable à la fourmi, se contente d'amasser et de consommer ensuite ses provisions. Le dogmatique, tel que l'araignée, ourdit des toiles dont la matière est extraite de sa propre substance. L'abeille garde le milieu ; elle tire la matière première des fleurs des champs et des jardins ; puis, par un art qui lui est propre, elle la travaille et la digère. La vraie philosophie fait quelque chose de semblable ; elle ne se repose pas uniquement ni même principalement sur les forces naturelles de l'esprit humain, et cette matière qu'elle tire de l'histoire naturelle, elle ne la jette pas dans la mémoire telle qu'elle l'a puisée dans ces deux sources, mais après l'avoir travaillée et digérée, elle la met en magasin. Ainsi notre plus grande ressource et celle dont nous devons tout espérer, c'est l'étroite alliance de ces deux facultés : l'expérimentale et la rationnelle."
Par M. Philippon
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Lundi 17 novembre 2008 1 17 /11 /Nov /2008 15:56
Alain : Eléments de Philosophie pp. 188-9 :
De l'arithmétique et de l'algèbre : "Il faut les considérer (ici) comme sciences des choses encore, et rechercher toujours dans un objet bien perçu la source de ces combinaisons transformables dont les réponses sont souvent aussi étonnantes pour le calculateur lui-même que les merveilles de la nature. Réellement, il ne s'agit ici que d'expériences sur les nombres, expériences impossibles dans la perception commune.
Une multitude accable bientôt l'esprit, si elle n'est pas rangée ; et tout rangement est géométrique. Distribuer une boule de pain à chacun des hommes d'un bataillon, c'est déjà compter, mais machinalement. Vérifier en rangeant les hommes, et les boules de pain devant eux, c'est déjà penser le rapport d'égalité. Mais l'industrie la plus simple impose des groupements qui sont de meilleurs objets pour l'observateur. Le jardinage conduit à des distances selon une règle et à des alignements où l'entendement peut lire les lois des produits de deux facteurs. Les boîtes où l'on range d'autres boîtes, et les piles de boulets, conduisent plus loin. Il ne faut pas mépriser le boulier compteur et les jeux de cubes. L'entendement trouve ici le rapport de nombre à l'état de pureté, autant qu'il perçoit bien la chose. Par exemple concevoir qu'une arête de cube doublée entraîne huit fois le premier petit cube, c'est reconnaître l'équivalence numérique entre une suite de cubes alignés et un empilement formant lui-même un cube. Ceux qui craignent de faire sortir une science si étendue de si petits commencements n'ont pas bien saisi l'œuvre de l'entendement dans la perception des objets."
Par M. Philippon
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